La photographie stéréoscopique aérienne par cerf-volant

La stéréoscopie d’en-haut

Pratiquement, en photographie aérienne stéréoscopique par cerf-volant, la base varie de 0,30 à 40 mètres environ. Deux techniques sont alors possibles :

  • Soit on élève à l’aide d’un cerf-volant un bâton aux extrémités duquel sont fixés deux appareils photographiques déclenchés simultanément. La base dans ce cas est d’environ 5 mètres au maximum.
  •  Soit le cerf-volant n’élève qu’un seul appareil et le cerf-voliste prend successivement deux photographies en se déplaçant au sol perpendiculairement aux axes optiques des appareils (méthode dite « cha-cha-cha » du nom d’une danse). Cette deuxième méthode permet de choisir une base aussi longue qu’on le désire. Naturellement si le vent a changé entre les deux prises de vue, la méthode cha-cha-cha ne présentera pas exactement le couple de vue désiré, le cerf-volant pouvant être à une altitude différente à chaque cliché. Autre inconvénient de cette technique, si un objet est mobile il peut être présent sur une photo et absent sur l’autre.

Technique d’envol par cerf-volant d’un appareil photographique équipé d’un retardateur

Il est d’abord très souhaitable que le vent soit régulier. Selon sa vitesse (entre 10 km/h et 40 km/h environ) et le poids du dispositif photographique à élever (de 250 g à quelques kg) on utilise un cerf-volant d’une surface approximative de 6 m2 à 1 m2. On lance le cerf-volant en déroulant, à partir d’une bobine, une cinquantaine de mètres de ficelle. Le cerf-volant est alors à une altitude où le vent est plus régulier que près du sol. On attache sur la ficelle le dispositif photographique. Celui-ci dans sa forme très générale est un pendule de un mètre de longueur fixé par son extrémité haute à la ficelle et muni en bas d’un berceau constitué comme un cardan de deux axes de rotation perpendiculaires et sur lequel est vissé l’appareil photographique qui est donc orientable dans toutes les directions. On enclenche le retardateur de quelques minutes et on oriente l’appareil vers la cible. Ce réglage est un peu délicat puisque il faut imaginer au sol la vue qui s’offrira à l’appareil après son envol, mais avec l’habitude la visée est le plus souvent satisfaisante. On continue alors à dérouler la ficelle jusqu’à la hauteur désirée. On attend le déclenchement puis on enroule la ficelle  jusqu’à  ce que l’appareil photographique revienne à hauteur d’homme pour un nouveau réglage, le cerf-volant restant toujours en l’air avec50 mètresde ficelle. Les risques de dommages pour l’appareil sont extrêmement faibles.

Une autre technique était utilisée avant 1914, elle consiste à faire voler le cerf-volant à la hauteur définitive puis à utiliser la ficelle comme un câble de téléphérique. L’appareil est solidaire d’un trolley (ou navette) muni d’une voile déployée. Le vent entraîne l’ensemble qui monte en roulant vers une butée située sur la ficelle près du cerf-volant. Au contact de la butée l’appareil est déclenché puis la voile pliée. Le trolley descend alors au sol le long de la ficelle. Ce système a été utilisé en 1911 avec un appareil stéréoscopique Vérascope Richard lors de travaux archéologiques au Soudan par les américains Wellcome et Barrett (voir le site de B.N.Chagny). En France à la même époque la société Gomès a vendu de tels dispositifs.

Quelques précurseurs

Arthur Batut

Arthur Batut est propriétaire agriculteur près de Labruiguière dans le Tarn. Cet homme grand amateur de photographie fait paraître dans la revue La Nature  du 25 août 1888 les informations sur son invention. A l’aide d’un cerf-volant à queue de 2 mètres de hauteur, il a élevé à 100 mètres d’altitude un appareil photographique de sa fabrication. Cet appareil a pris un cliché vertical d’un bâtiment de l’exploitation agricole. L’épreuve est un peu floue mais c’est la première photographie aérienne prise avec un plus lourd que l’air.

Le 1er avril 1907, Batut innove en prenant un couple stéréoscopique aérien de Labruiguière. Les deux chambres noires équipées de plaques de verre 9 x 12 cm sont fixées aux extrémités d’un roseau de deux mètres de longueur. L’ensemble est enlevé par un cerf-volant et le déclenchement simultané des appareils est actionné par une mèche qui libère un ruban pour avertir que les photos sont prises. Batut est « heureux de faire hommage de cette première épreuve au Colonel Laussedat qui m’avait indiqué le but à atteindre ». Laussedat est considéré comme le père de la photogrammétrie qui est la branche scientifique de la photographie stéréoscopique. C’est lui qui invente le terme de métrophotographie qui deviendra la stéréophotogrammétrie.

Batut fait ensuite des essais avec une base de 5 mètres, cette fois ci en bambou. Il réalise également un couple stéréoscopique à 477 mètres d’altitude. Des détails sont donnés sur ces essais dans L’Aéronaute de juin 1907.

Emile Wenz

Emile Wenz (1863-1940) fait des études au lycée Saint Louis à Paris puis deux longs séjours de 18 mois en Angleterre et en Allemagne. Il voyage ensuite autour du monde pendant un an avant de travailler dans la société familiale de négoce de laines à Reims. A la suite de Batut, il utilise le cerf-volant et prend sa première photo aérienne à Chatel Guyon en août 1890. Comme Batut, il utilise le cerf-volant plat à queue mais il améliore la technique en désolidarisant l’appareil photo du cerf-volant. Wenz utilise pour ses vols une ficelle de retenue de deux kilomètres de longueur enroulée sur un treuil et obtient des vues stéréoscopiques aux sables d’Olonne. Les deux appareils sont fixés d’une poutre armée très légère.

Parfois Wenz déclenche l’appareil à distance à l’aide de fils électriques. Il invente une variante astucieuse du déclenchement électrique en élevant avec l’appareil photographique un baromètre anéroïde dont l’aiguille provoque un contact à une pression, et donc une altitude, définie. En 1907, Wenz remporte le 1er prix du concours Jacques Balsan de photographie aérienne. Les suivants, militaires ou grands bourgeois, sont aérostiers. C’est Antonin Boulade aérostier de Lyon qui prend la première photographie stéréoscopique d’un ballon en 1904 à l’aide d’un appareil photographique très original à grande base. En 1909, le concours pour le prix de la section Laussedat de la Société française de photographie stipule dans son règlement que les photographies simples ou stéréoscopiques « devront être prises avec un appareil fonctionnant automatiquement et enlevé au minimum à100 mètres au dessus du sol par un engin tel que cerf-volant, ballon (libre ou captif), fusée, etc. », l’emploi de l’aéroplane n’est donc pas encore envisagé à cette date.

En 1913,  Wenz conçoit une voiture laboratoire destinée aux militaires et qui leur permettrait de développer sur place et dès le retour au sol les photographies prises d’un cerf-volant.

Marc Pujo

Marc Pujo (1871-1956), après des études scientifiques puis artistiques revient exploiter les vignes familiales près de Blaye en Gironde. Son inventivité et son goût pour la création manuelle font de lui l’un des meilleurs cerfs-volistes amateurs dela Belle Epoque.

Batut et Wenz, plus agés que lui, avaient utilisé le traditionnel cerf-volant plat à queue. Pujo adopte les cerfs-volants cellulaires en forme de boîte nouvellement présentés par Lawrence Hargrave (1850-1915). Ces modèles, plus robustes et volant mieux, sont alors employés par les militaires pour élever des hommes et les observatoires météorologiques pour enregistrer des températures à plusieurs kilomètres d’altitude. Pujo se présente au concours de cerfs-volants international de Spa (Belgique) en 1912 où l’attire la « magnificence » des prix. Il y remporte les épreuves de photographie panoramique et celle de photographie topographique. La récompense de 2500 francs est à comparer au salaire de 2,25 francs/jour qu’il verse à ses vendangeurs. Pujo remporte également les concours de photographie aérienne organisés par l’Aéro Club du Sud-ouest et par la revue La Nature.

De 1909 à 1914 parait sous différents noms la revue Le cerf-volant, les aéroplanes en réduction et la photographie aérienne. Elle est la première au monde à être consacrée au cerf-volant. Pujo y publie « La photographie aérienne et sportive ». Pour expliquer ce titre il faut préciser que Pujo a élevé parfois un appareil photo jusqu’à 750 mètres d’altitude. La traction du cerf-volant pouvant être d’une quinzaine de kg le treuillage pour abattre le cerf-volant était alors réellement un sport. Il publie également dans Photo Revue de 1912 une série d’articles où il décrit la construction d’un appareil mais aussi la technique stéréoscopique. Schématiquement cette dernière a été donnée ci-dessus et elle permet au photographe d’obtenir, selon Pujo, « deux clichés jumeaux qui lui donneront de merveilleux relief stéréoscopique. Il centuplera ainsi l’intérêt de ses photographies aériennes ».   

Eclipse et renouveau       

La photographie par cerf-volant est complètement arrêtée par la première Guerre mondiale. L’époque des précurseurs curieux disposant de temps et d’argent est close. Il y en eu vraisemblablement quelques autres que ceux mentionnés ci-dessus mais certainement très peu. En 1908 le Stéréo-club de France accueillait environ 200 membres et on ne relève parmi eux que trois cerfs-volistes connus, Goderus (juge à Gand), Carlier et Wenz .  Une de leurs caractéristiques était d’envisager leur activité comme un outil militaire pour une revanche contre l’Allemagne après la défaite de 1870. Joseph Lecornu dans son livre Les cerfs-volants  paru en 1902 et 1910 considère que « les vues stéréoscopiques obtenues à vol d’oiseau donnent une impression de relief extraordinaire et peuvent constituer des documents d’une valeur inestimable pour la confection de cartes topographiques » dont l’utilisation était principalement militaire. C’est pour une part le Capitaine Jacques Théodore Saconney (1874-1935) qui fait le lien entre les cerfs-volistes et l’immense essor de la photographie aérienne pendant la guerre. Ce polytechnicien chef du Laboratoire d’aérologie et de téléphotographie à Chalais Meudon est en relation avec Wenz et Pujo et mathématise l’utilisation cartographique de la photographie aérienne par ballon ou cerf-volant avant 1914. Ainsi il cartographie des zones côtières d’Afrique du Nord en les photographiant d’un cerf-volant tracté en mer par un navire militaire. Il explique en détail ses méthodes dans Métrophotographie paru en 1913. Etrangement Saconney ne cite pas la stéréoscopie. On considère que c’est en partie grâce à Saconney que dès 1914 la photographie aérienne a pu prendre son immense essor avec l’utilisation de l’avion d’où une première photographie n’avait été prise qu’en 1909.

Au début de la guerre des photographies par cerf-volant ont été prises, sans doute très peu et en stéréoscopie probablement pas. Pendant un demi siècle le cerf-volant redevient un jouet pour les enfants puis, dans les années 60 l’émancipation permet de choisir plus librement ses plaisirs et la photographie par cerf-volant réapparaît  Elle s’organise en 1985 avec la parution à Bruxelles de la revue du KAPWA (Kite Aerial Photography Worldwide Association) fondée par Michel Dussariez. Cette revue bilingue français-anglais tire à environ 350 exemplaires. La publication cesse en 1993 puis l’américain Brooks Leffler édite The aerial eye de 1993 à 1999. Ces deux revues consacrées uniquement à la photographie par cerf-volant contiennent peu d’articles sur la stéréoscopie.

De nos jours le matériel a considérablement évolué. Les appareils photographiques à pellicule puis numériques sont devenus très légers et relativement bon marché ce qui rend ce loisir accessible à beaucoup. Un autre progrès extraordinaire est celui de la chimie par laquelle les tissus synthétiques, solides et légers ont remplacé le papier et le coton. De même les baguettes en fibres de verre ou de carbone ont très avantageusement pris la place du bambou. Enfin on peut transmettre au sol sur un écran ce que voit l’appareil en altitude et l’orienter du sol par télécommande. Comme jadis les cerfs-volistes cousent eux même leurs cerfs-volants et fabriquent tous leurs accessoires. Malgré toutes ces facilités la photographie stéréoscopique demeure une activité très marginale parmi les cerfs-volistes actuels.

Remerciements à :

Anne Pujo pour son aide amicale, Bernard Noël Chagny, Serge Nègre et Michel Dussariez

Quelques sites : 

Photo cerf-volants : http://www.photo-cerf-volant.fr/

Site de Christian Bécot

 

Auteur :

Pierre Mazières

 

 

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